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Où est la stratégie canadienne pour un monde en crise?

La situation mondiale en matière de sécurité continue de se détériorer presque quotidiennement et le Canada, une fois de plus, a du mal à réagir. Nos dirigeants doivent se montrer à la hauteur.

En tant que jeune rédacteur de discours travaillant au ministère de la Défense nationale peu après la dissolution de l'Union soviétique au début des années 1990, j'ai souvent écrit sur le monde dangereux et imprévisible auquel le Canada était alors confronté. La relative stabilité de la guerre froide cédait la place au chaos intra-étatique dans les Balkans et en Afrique, aux attentats terroristes du 11 septembre et au long et sanglant conflit en Afghanistan. Le Canada, qui était impatient de profiter des dividendes de la paix, s'est efforcé de réagir.

Trente ans plus tard, le paysage mondial connaît à nouveau un changement radical, mais cette transformation pourrait s'avérer plus déstabilisante et effrayante que tout ce qui a été observé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La liste des dangers mondiaux actuels est longue et bien connue, notamment les rivalités géostratégiques intenses, la concurrence idéologique, les populations mécontentes alimentées par le populisme, les technologies disruptives et la prolifération des armes de destruction massive. Ces tendances font l'actualité quotidienne, qu'il s'agisse de la guerre en Europe de l'Est, du comportement agressif de la Chine dans la région indo-pacifique et au-delà, des coups d'État à répétition en Afrique ou des États défaillants (tels que Haïti) dans l'hémisphère occidental. La récente invasion d'Israël par le Hamas et la contre-attaque qui s'ensuit ne sont que les derniers exemples en date d'un monde en proie à des troubles. Le président américain Biden répète sans cesse que la communauté internationale se trouve à un « point d'inflexion ». La chancelière allemande a utilisé le terme « zeitenwende » pour désigner un tournant décisif auquel l'Occident doit faire face.

De nombreux États occidentaux sont confrontés à ce monde redéfini, qu'il s'agisse d'augmenter leurs budgets de défense ou d'élaborer des stratégies de sécurité nationale. Au cours des deux dernières années, les États-Unis, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande, l'Allemagne et le Japon ont dévoilé de nouvelles politiques et capacités majeures visant à renforcer leurs positions en matière de défense et de sécurité sur leur territoire et à l'étranger.

Mais alors que la situation sécuritaire continue de se détériorer presque quotidiennement, le Canada peine une fois de plus à réagir. Quelle est sa stratégie ?

Sur le plan de la politique étrangère, le gouvernement canadien a dévoilé il y a près d'un an sa stratégie indo-pacifique tant attendue. Il s'agissait d'une évolution bienvenue pour le rôle du Canada dans une région au cœur des événements mondiaux. Mais cette stratégie était remarquablement légère en matière de sécurité et est aujourd'hui mise à rude épreuve en raison de la grave crise diplomatique avec l'Inde. Mais surtout, où en est la politique étrangère globale du Canada ? Que ferons-nous dans d'autres régions d'un monde en proie à des troubles pour protéger notre sécurité et nos valeurs ? Comment allons-nous équilibrer les priorités régionales ? Le Canada n'a pas produit de déclaration de politique étrangère globale depuis 18 ans.

Sur le plan de la défense, le Canada a dévoilé une nouvelle politique, intitulée « Protection, Sécurité, Engagement », en 2017. Après l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le gouvernement s'est engagé en avril 2022 à produire une mise à jour de cette politique dans les mois suivants. Un an et demi plus tard, les Canadiens attendent toujours. Entre-temps, les responsables ont évoqué publiquement d'éventuelles coupes dans le budget de la défense de 900 millions de dollars par an sur quatre ans dans le cadre d'une réduction plus large des dépenses publiques. Une armée déjà fortement sollicitée pourrait bientôt l'être encore davantage.

Sur le plan intérieur, le Canada continue de passer d'une crise à l'autre : le Convoi de la liberté et ses fondements populistes, l'ingérence chinoise dans les élections fédérales, la complicité possible des Indiens dans le meurtre d'un citoyen canadien et, maintenant, les tensions au pays liées aux combats au Moyen-Orient. Plus que jamais, les importantes communautés de la diaspora canadienne occupent une place prépondérante dans les discussions sur la sécurité et la politique étrangère. Alors que les Canadiens attendent les conclusions d'une nouvelle enquête publique sur l'affaire chinoise, aucune stratégie globale pour faire face aux menaces à la sécurité nationale n'est en vue. Le Canada n'a pas élaboré de politique de sécurité nationale depuis 19 ans.

Pour être honnête, le gouvernement n'est pas resté inactif face aux récents développements mondiaux. Par exemple, il a renforcé son soutien à l'Ukraine (malgré un démarrage lent et l'embarras récent à la Chambre des communes), pris des mesures pour améliorer la sécurité économique et créé un Conseil national de sécurité. Mais ces efforts sont trop souvent modestes, fragmentaires et réactifs.

Il y a près d'un siècle, un sénateur canadien a déclaré avec humour que le Canada était « une maison résistante au feu, loin de tout matériau inflammable ». Cela était à peine vrai dans les années 1920, et l'est encore moins aujourd'hui. Mais les Canadiens, malgré toutes les preuves récentes du contraire, semblent toujours croire que c'est le cas. Ils partent du principe que les menaces ne visent pas le Canada et que les États-Unis viendraient à leur secours quoi qu'il arrive. Ces deux hypothèses sont dangereuses, surtout si Donald Trump devait revenir à la présidence. Le gouvernement, faisant écho à l'indifférence de la plupart des Canadiens, choisit de se concentrer sur les priorités nationales, qu'il s'agisse d'augmenter le nombre de logements abordables, d'améliorer les soins de santé ou de lutter contre l'inflation. Toutes ces questions sont indéniablement importantes. Mais comme le déclarent tous les premiers ministres, le gouvernement n'a finalement pas de responsabilité plus importante que la sécurité de ses citoyens.

Le Canada a besoin d'une stratégie (ou de stratégies) intégrée(s) et cohérente(s), soutenue(s) par des ressources et des capacités appropriées, afin de répondre efficacement, tant au niveau national qu'international, à ce nouvel ordre mondial. Cela nécessitera des compromis, mais il faut faire comprendre aux Canadiens que les dividendes de la paix dont ils ont bénéficié pendant toute une génération après la guerre froide ne sont plus d'actualité. Nos alliés l'ont compris, le Canada doit en faire autant. En l'absence d'une telle stratégie, la sécurité des Canadiens se détériorera davantage et les relations avec les principaux alliés de l'OTAN et des Five Eyes, déjà en péril, en souffriront encore plus. Si le Canada ne fait pas attention, il pourrait se retrouver plus isolé que jamais dans le monde.

Il est temps que les politiciens de tous bords se mobilisent et fassent preuve de leadership. Les Canadiens, dont beaucoup ont des liens étroits avec le reste du monde, méritent un débat éclairé sur la situation dangereuse dans laquelle se trouve le monde et ses implications pour notre pays, ainsi qu'une feuille de route clairement définie pour les aider à traverser la tempête qui s'annonce.

Cet article a été initialement publié dans .


À propos de l'auteur

Vincent RigbyVincent Rigby est professeur de pratique à l'École de politiques publiques Max Bell, où il occupe la chaire Slater. Il a travaillé pendant 30 ans dans la fonction publique canadien, où il s'est spécialisé dans les questions de sécurité et de renseignement, de politique étrangère, de défense et de développement. Son dernier poste était celui de conseiller en matière de sécurité nationale et de renseignement auprès du premier ministre, de 2020 à 2021.

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